Alexander Genov expose à la bibliothèque de Villeréal du 15 avril au 23 mai. Lors du vernissage à 18h le mercredi 15 avril, il présentera ses œuvres et répondra aux questions du public. En attendant, entretien avec l’artiste!
Pouvez-vous faire votre portrait succinctement?
Je m'appelle Alexander Genov et je suis né à Stara Zagora, en Bulgarie. Mon père, Dimo Genov, est peintre. Ci-après une photo de l'une de ses peintures, un souvenir de Barcelone, intitulé En privé avec Gaudí.
Mon oncle, Mihail Kosev, était un graphiste incroyable, une immense source d'inspiration pour moi. C'est lui qui m'a appris la gravure à l'eau-forte et l'aquatinte. Mon intérêt pour les arts graphiques lui doit beaucoup. Voici deux de ses œuvres qui restent d'actualité : la destruction et toutes les mauvaises choses que les gens s'infligent mutuellement.
Je pratique donc à la fois la peinture et le graphisme. Je me sens privilégié d'être descendant de deux artistes professionnels de grand talent qui ont laissé un héritage remarquable, même s'ils ne sont pas connus internationalement.
Avec cet héritage, votre avenir s’avère être tracé. Pouvez-vous esquisser votre parcours de formation?
Ma formation comprend le lycée des beaux-arts de Plovdiv, en Bulgarie, puis l'université de Veliko Turnovo où j'ai obtenu une licence en peinture et un master en design graphique. Durant ma scolarité, j'ai eu la chance de rencontrer d'excellents professeurs qui m'ont beaucoup inspiré. Pourtant, ce sont deux personnes qui ont eu une grande influence sur mon style de dessin.
Le premier était mon professeur à Veliko Turnovo, Spiridon Borisov. Il est décédé pendant la pandémie de Covid. Je pense souvent à lui et je lui serai éternellement reconnaissant car il a donné un sens à mes études dans une ville que je n'aimais pas au départ et il a orienté mon développement. Une personne très forte et intransigeante. J'étais fasciné par sa manière de représenter par dessin le corps humain, et plus particulièrement le corps féminin, par des traits épais et sans trop de détails. Voici l'un de ses dessins :
En le regardant maintenant, en observant la puissance et la sensibilité des lignes qui donnent vie à ce corps de femme, je ne peux m'empêcher de penser que c'est là l'essence même de l'art. Si je ne me trompe pas, Francisco Goya a dit : ''Donnez-moi un morceau de fusain et je vous dessinerai le monde.''
Pendant plusieurs années après mes études, j'ai été fortement influencé par Spiridon Borisov. D'une certaine manière, je le suis encore. Grâce à lui, le fusain est resté mon médium de prédilection pour le dessin. Il disait toujours qu'on pouvait peindre au fusain.
Spiridon Borisov est une des deux personnes qui vous a beaucoup influencé, pouvez-vous nous dire qui est le second? Comment la rencontre s’est faite?
À 24 ans, j'ai cédé à ma passion pour l'illustration de livres. Le parc de ma ville natale, Ayazmoto, m'évoquait sans cesse le monde féerique de Tolkien et m'inspirait pour donner forme à ma vision de la Terre du Milieu. C'est ainsi que j'ai illustré Le Seigneur des Anneaux. En découvrant les œuvres d'autres illustrateurs de Tolkien, je suis tombé sur le second artiste dont le style m'a le plus influencé : Alan Lee. Son style est à l'opposé de celui de Spiridon Borisov : des traits fins et une profusion de détails. Il m'a véritablement aidé à comprendre ce que signifie réaliser un dessin précis. Durant mes études, j'ai eu beaucoup de mal à appréhender cela. Voici ci-après un dessin de lui : un personnage que je ne qualifierais pas de mon préféré, car il est maléfique, mais assurément très intéressant, le Nazgûl.
Lors de mon exposition à Villeréal, je présenterai une lithographie de ce même personnage. Je trouve que le mien n'a pas l'air aussi sinistre, du moins pas le cheval. J'ai eu le plaisir de rencontrer Alan Lee en personne lors de l'événement Tolkien 2019 à Birmingham, en Angleterre. Il a vu mes dessins et a été très sympathique. Par ailleurs, il était camarade de classe à l'école d'art avec mon chanteur préféré, Freddie Mercury.
Qu’est-ce qui vous inspire?
Ma créativité est alimentée par de nombreuses choses, bonnes comme mauvaises. Dans l'illustration de livres, je cherche peut-être à me réfugier fuyant la réalité de notre monde que je perçois comme vicieux. Mais lorsque je peins à l'huile, je suis confronté à ce même monde hostile et le sentiment est assez similaire à celui que l'on éprouve en combattant sur un champ de bataille. Je peins rarement des sujets joyeux, mais je m'efforce toujours d'adopter un point de vue positif et créatif.
Voici peut-être la question la plus importante en art : non pas ce que l'on représente, mais comment. Il y a une citation d'un de mes livres préférés, L'Homme qui rit de Victor Hugo, qui ne me quitte jamais : "Nous vivons entourés de glissements sinistres. Pourquoi les malfaisants? Question poignante. Le rêveur se la pose sans cesse, et le penseur ne la résout jamais. De là l’œil triste des philosophes toujours fixé sur cette montagne de ténèbres qui est la destinée, et du haut de laquelle le colossal spectre du mal laisse tomber des poignées de serpents sur la terre.'' J'ai illustré ce livre et j'ai exposé mes illustrations en République tchèque et en Estonie avec cette citation, traduite dans la langue de chacun de ces pays.
La frustration devient parfois un moteur dans ce que je fais. J'essaie de tirer du positif du négatif. Par exemple, la campagne de mon pays, la Bulgarie, est vraiment triste à voir. Des villages et des petites villes abandonnés et sans vie en raison du manque de moyens de subsistance. Personnellement, je trouve une certaine beauté dans les ruines de maisons abandonnées – c’est ce que je représente dans deux de mes lithographies –, mais derrière tout cela demeure la tragédie que je ne peux effacer. La Bulgarie est un pays qui se meurt. Bien sûr, les politiciens hypocritement diront le contraire, mais ce sont les mêmes qui sont responsables du déclin de mon pays. Ma gravure, intitulée Réunion de haut niveau, traite de cela.
Quel est votre thème de prédilection en ce moment?
La plupart des œuvres graphiques de l'exposition actuelle représentent le thème des combats. Combattre pour survivre dans un monde hostile, mais survivre non seulement physiquement, mais surtout en préservant son esprit et son âme. Ce qui m'effraie, c'est que beaucoup de gens dans le monde semblent dépourvus d'âme. Dans mon art graphique, j'explore les méandres obscurs de la frontière entre la vie et l'au-delà. Le Dolmen de Gallardet, ce mégalithe visible dans l'Hérault est représenté dans une de mes lithographies, il n'apparaît pas seulement comme un monstre, mais aussi comme une porte vers l'autre monde.
Votre vision semble assez sombre, que cherchez-vous à travers la transmission et la perception de vos œuvres?
En général, je recherche la beauté de tout ce que je représente dans mon art, mais je ne souhaite pas pour autant divertir le public. À travers mes œuvres, je pose des questions non seulement à moi-même, mais aussi aux spectateurs.
Pour moi, le but principal de l'art n'est pas de décorer les murs des gens, mais de provoquer leurs pensées, sentiments, émotions et imagination afin qu'ils voient et comprennent mieux le monde. Voici ce que je considère comme important. Je ne veux jamais faire la morale aux gens – chacun doit trouver lui-même les réponses à ses questions existentielles. Mais il y a tout de même une petite citation d'une chanson de Queen, intitulée All God's People, que j'aimerais partager : ''Rule with your heart and live with your conscience!” (Gouvernez avec votre cœur et vivez selon votre conscience)
Vous avez cité plusieurs références littéraires, pouvez-vous établir votre triptyque en littérature?
Il y a beaucoup de livres que je considère comme incontournables. J'en citerais trois parmi mes préférés.
L'Homme qui rit, que j'ai déjà mentionné. Victor Hugo est sans doute l'un des écrivains les plus importants pour moi, et une grande partie de mon héritage artistique est inspirée par ses livres. L'Homme qui rit - c'est la tragédie de la vie humaine, représentée d'une manière à couper le souffle.
Le second livre traite de la conquête espagnole du Mexique. Il s'intitule Cortés et Moctezuma et a été écrit par l'Irlandais Maurice Collis. Je ne me lasse jamais de le lire et j'en ai même réalisé quelques illustrations. Ce que j'apprécie particulièrement dans ce livre, c'est que l'auteur ne prend parti pour aucun camp dans un conflit historique. Il décrit les deux camps – Européens et Amérindiens – avec sagesse et compréhension.
Le troisième livre est L'Arbre d'Halloween de Ray Bradbury. Un voyage fantastique à travers le temps et l'espace, à la fois beau, mystérieux, un peu sombre et triste à la fin, mais très inspirant pour moi.
D’autres références à partager?
Je suis un grand admirateur de Louis de Funès. Je tiens à rappeler que le grand comédien n'est pas qu'un simple clown qui fait rire. Comme je l'ai déjà dit, il faut provoquer les sentiments des spectateurs. À cet égard, je trouve le film La Soupe aux choux très important. Le comédien, dont on attend toujours qu'il provoque le rire, peut aussi susciter la tristesse et les larmes.
Un autre de mes films préférés s'intitule Aux bons soins de docteur Kellogg (The Road to Wellville, en anglais) avec Anthony Hopkins dans le rôle Dr Kellogg. Un film que je trouve incroyablement drôle, mais aussi très intelligent, et il y a, là encore, une certaine tristesse.
J'ai grandi avec la musique de Queen. J'avais sept ans quand Freddie Mercury est décédé, mais ma vie a véritablement commencé à ce moment-là. J'adore tous leurs albums, mais le dernier album avant la mort de Freddie, Innuendo, est mon préféré.
Vous avez choisi d’exposer à la bibliothèque Roger Bissière à Villeréal. Pourquoi ce lieu?
Roger Bissière ne figure évidemment pas parmi les artistes les plus célèbres du XXe siècle. J'ai découvert un tableau de lui dans un livre sur l'art moderne et je l'ai adoré. J'avais 19 ans et, bien des années plus tard, j'ai revu le même tableau au musée Unterlinden de Colmar. Il s'intitule Hommage à Théocrite. Il s'agit principalement de peinture abstraite, mais on peut y distinguer des figures humaines. Mon art est figuratif, mais j'aime le style de Bissière tout simplement parce que je le trouve beau. J'apprécie aussi chez lui sa modestie. Il a fait son travail sans se faire remarquer, ni faire de bruit. Je suis dégoûté par les gens qui se prennent trop au sérieux, comme Picasso et Dali qui, à un moment donné, considéraient que leur signature avait plus de valeur que leurs dessins. En faisant des recherches sur internet concernant Bissière, j'ai découvert le village de Villeréal. Cela s'est produit au moment où je cherchais un lieu pour mon exposition d'art graphique. J'étais déterminé à l'organiser en France, car c'est le pays que je préfère, mais je n'y avais encore jamais exposé. J'ai trouvé la bibliothèque Roger Bissière et je les ai contactés pour leur proposer d'y organiser mon exposition. J'ai reçu une réponse positive et je leur en suis très reconnaissant.
Qu’est ce qui attend les visiteurs pour cette exposition?
En résumé, mon exposition représente mon voyage dans les ténèbres. D'une certaine manière, le voyage nous mène vers les étoiles, à l'instar de la Divine Comédie de Dante. Il commence dans la forêt, puis pénètre en enfer par la gueule du monstre qu'est le Dolmen de Gallardet. À l'intérieur, enfer et purgatoire se mêlent, car certains personnages luttent encore et l'espoir n'est pas totalement perdu pour eux. C'est ainsi que je perçois le monde dans lequel nous vivons. Je peux ici citer un extrait de la présentation de ma précédente exposition : ''Je ne me fais aucune illusion : l’obscurité dans laquelle nous vivons tous ne disparaîtra pas. Je m’attends à ce qu’elle s’intensifie et s’épaississe. Mais cela ne nous dispense pas de notre devoir de chercher la lumière.''
NB : Pour les fans de Roger Bissière : exposition à la Galerie Ceysson & Bénétière - Lyon.




